Harmattan déréglé, chaleur inhabituelle, pluies hors saison : le Togo fait face à des anomalies climatiques marquées depuis la fin de l’année 2025.
Face à cette situation, le ministère chargé de la lutte contre les changements climatiques, en collaboration avec l’Université de Lomé et les professionnels du climat, a organisé une conférence publique à Lomé.
Que se passe-t-il réellement ? Dr Komlan Edou, responsable de la cellule nationale de veille climatique, décrypte ces phénomènes et alerte sur leurs conséquences pour les populations.
Agroclimatique : Pourquoi avoir organisé cette conférence publique sur les anomalies climatiques ?
Dr Komlan Edou : Cette rencontre était devenue indispensable. À la fin de l’année 2025, notamment en décembre, puis au début de janvier 2026, nous avons observé des anomalies par rapport à la survenue normale de l’harmattan. Or, l’harmattan est un phénomène que nous connaissons de manière régulière. Ce que nous avons constaté ces dernières années, et plus particulièrement récemment, ne correspond plus à ce schéma habituel.
Cela a interpellé la communauté scientifique : que se passe-t-il réellement ? Reconnaît-on encore clairement les périodes de l’harmattan ou de la mousson ? C’est pour répondre à ces interrogations que le ministère a sollicité l’Université de Lomé, afin de mener une réflexion scientifique approfondie et de proposer des solutions concrètes aux autorités.
Concrètement, quelles anomalies ont été observées ?
Il s’agit notamment d’un harmattan irrégulier, parfois perceptible sur une courte période avant de disparaître brusquement. Normalement, lorsqu’il s’installe, il se poursuit sur une durée donnée. Le fait qu’il s’interrompt après un ou deux jours, ou qu’il soit ressenti dans une zone et absent quelques kilomètres plus loin, pose un réel problème physique et climatique. Ce type de phénomène n’est pas normal et mérite une analyse scientifique rigoureuse.
Sur quelles données scientifiques travaillez-vous pour analyser cette situation ?
Nous analysons les données climatiques des trois dernières années (2023, 2024 et 2025), notamment l’évolution des températures, des précipitations et de l’humidité. Nous examinons aussi ce qui s’est passé récemment, entre octobre, novembre, décembre et janvier. Parallèlement, nous comparons ces données aux archives climatiques des années 1980 et 1990. Cela permet de déterminer s’il s’agit d’une simple variabilité naturelle, d’un dérèglement ou d’un changement climatique durable. Ces notions restent encore difficiles à comprendre, y compris pour certains professionnels, d’où l’importance de cette conférence.
La science repose aussi sur des hypothèses. Quelles sont celles qui guident vos analyses aujourd’hui ?
Effectivement, la science avance à partir d’hypothèses. À l’échelle internationale, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a déjà formulé plusieurs hypothèses sur l’évolution des paramètres climatiques.Ces travaux montrent que 2023, 2024 et 2025 figurent parmi les années les plus chaudes jamais enregistrées à l’échelle mondiale. Ces hypothèses sont déjà disponibles et servent de base à nos analyses nationales.
Ces tendances sont connues. Pourquoi alors s’en inquiéter ?
Parce que le climat est un problème mondial, mais ses impacts sont locaux. Ce qui se passe à l’échelle globale peut se manifester différemment dans chaque pays. Le Togo a ses réalités propres, ses capacités techniques et financières spécifiques. Nous devons donc prendre des dispositions nationales en matière de prévention, d’adaptation et de mobilisation des ressources pour faire face à ces aléas climatiques.
Que peut-on craindre pour l’année 2026 ?
Les projections ne sont pas rassurantes. Les tendances observées sur les trois dernières années montrent que 2026 ne sera pas épargnée. Le réchauffement se poursuit. L’Accord de Paris vise à maintenir la hausse des températures en dessous de 2°C, voire 1,5°C. C’est d’ailleurs cette limite de 1,5°C que les pays africains ont défendue lors de la COP21 en 2015. Malheureusement, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter.
Quel est le rôle du Togo dans ces émissions mondiales ?
Le Togo contribue très faiblement aux émissions mondiales. En 2018, nos émissions représentaient seulement 0,07% du total mondial. Pourtant, nous subissons fortement les impacts négatifs du changement climatique. C’est pourquoi une réponse collective et solidaire est indispensable, aussi bien au niveau national qu’international.
Quelles seraient les conséquences si ces anomalies climatiques persistent ?
Les impacts seraient particulièrement graves pour l’agriculture. Au Togo, l’agriculture est majoritairement pluviale. Une courte période de sécheresse de quelques jours peut suffire à compromettre une culture comme le maïs, avec des pertes importantes de rendement.Sur le plan sanitaire, les anomalies climatiques favorisent la prolifération des moustiques, que ce soit en période de fortes pluies ou de chaleur excessive. Cela entraîne une recrudescence du paludisme et une augmentation des maladies cardiovasculaires, avec des conséquences économiques lourdes.
Certaines rumeurs évoquent des produits chimiques projetés dans l’air. Que répondez-vous ?
À notre niveau, cela n’a absolument pas été le cas. Les anomalies observées début janvier ne résultent d’aucune injection ou manipulation volontaire de substances chimiques. Il s’agit bien d’un problème lié à l’évolution anormale de l’harmattan. Ces rumeurs montrent surtout la nécessité de fournir une information scientifique fiable pour éviter les fausses interprétations.
Peut-on parler de responsabilité humaine dans ces changements ?
Oui, clairement. Le changement climatique résulte de l’interaction entre la variabilité naturelle et les activités humaines. La déforestation, l’utilisation du bois de chauffe et du charbon, les feux de brousse, certaines pratiques industrielles et les transports contribuent aux émissions de gaz à effet de serre.Lorsque nous détruisons les forêts, nous perdons leur capacité à absorber le CO₂. Lorsqu’elles brûlent, elles en émettent davantage. Il y a donc un double impact, environnemental et sanitaire.
Quel message adressez-vous aux populations et aux médias ?
L’information est une arme essentielle face au changement climatique. Lorsqu’on est bien informé, on se prépare mieux. La lutte contre le changement climatique nous concerne tous : État, secteur privé, collectivités, médias et citoyens. Si nous n’agissons pas ensemble, les conséquences seront lourdes pour nos vies, nos économies et nos écosystèmes. FIN
Propos recueillis par Bernadette AYIBE (Source: www.agroclimatique.tg)


